Une passion pour ces habitants de la nuit
Notre fille aînée, 3 ans tout au plus, est là installée entre mes jambes tout contre moi, nous sommes assis dans le lierre. Il doit être un peu plus de 22 heures, le clocher à cette époque avait encore le droit de sonner les heures nocturnes. Une jeune chouette hulotte est là, face à nous, à moins de dix mètres sur une branche basse d’un laurier palme. Cette année le couple de hulottes s’est installé encore dans cette énorme boule de gui, avant qu’elle ne tombe en grande partie au sol lors d’une de ces tempêtes qui nous violentent avec ce maudit changement climatique. Elles sont là-haut dans cet érable sycomore centenaire tout torsadé d’allure fantomatique. Il a beaucoup plu, les trois jeunes ont quitté précocement le nid ; tombées au sol elles empestent, couvertes de parasites.
C’est l’aînée qui nous fait face en cette belle soirée. Lise me serre bien fort quand le cri déchirant de cette jeune imprudente l’apeure. Combien de temps restons nous ainsi ? Une heure peut-être. “Papa, on rentrerait bien à la maison” il faut dire que devant ces cris incessants, auxquels répondront bientôt les deux autres de la nichée quand elles auront quitté le bouge infâme détrempé n’ont rien de rassurant. Trois cris ou du moins trois timbres différents, que leurs parents reconnaîtraient entre mille.
“Nos hulottes” nous ont adopté. Lorsque je viens seul, elles n’ont pour moi qu’un discret dédain, tournant yeux fermés en journée leur tête face à moi quand je passe sous elles. Si je suis accompagné … quelques manifestations d’inquiétude et basta la compagnie, elle file se percher ailleurs. Navré de cette impolitesse de leur part, je décidais d’installer face au nichoir une vieille tente de plage orange de notre enfance. De manière étonnante quand je suis sûr que la nichée est bien en route voire que le couple commence à nourrir les petits, je l’installe à quelques mètres du nichoir (5 à 6 mètres tout au plus) et la laisse ainsi quelques jours sans m’y installer.
Puis, seul ou accompagné, nous venons passer le début de nuit à les observer. Cette tente fait partie de leur monde et depuis l’année passée deux fauteuils confortables ajoutent un plaisir supplémentaire… qu’en sera-t-il cette année car le mâle au-dessus du nichoir dès qu’il me voit arriver se planque dans la fente de l’arbre. Nouveau mâle ? Une hulotte vit de 15 à 20 ans, notre habitué aurait-il été remplacé ?
A quand remonte la construction du premier nichoir à hulotte ?
J’arrive du travail il doit être 20 heures au moins. Une activité bien étonnante dans le bois de marronniers ; bien qu’il fasse nuit presque noire, le couple de hulottes vole à moins de cinq mètres du sol ! Que se passe-t-il ? Rentrer à la maison me mettre en tenue plus jardinesque. Et là dans le lierre et les très nombreux cyclamens trois jeunes chouettes hulottes au sol. Que faire ? Nous les ramassons et les installons dans une grande bourriche d’huîtres. Au chaud de la maison, nous allons les nourrir plusieurs fois dans la nuit avec heureusement des steaks décongelés que nous découpons en fines lamelles. Inutile de vous dire qu’elles ont apprécié et qu’heureusement nous avons une pince à cornichons pour les gaver sans y laisser un doigt avec. Avant de partir le lendemain matin une grande échelle et nous allons installer cette même bourriche surmontée d’une petite caisse à patates. Quel bric à brac… un bon gavage et nos trois protégées sont installées là-haut, au même endroit où le marronnier pourri et fendu les avait laissé choir. La journée passe et au retour en soirée quel bonheur de voir un adulte réchauffant sa nichée ! De cette aventure un petit livre familial écrit au quotidien illustré de photos d’avril à août quand les parents chassent leurs branquignols pour leur obliger à aller voir ailleurs si l’air est meilleur.
Deux années passent, grand drame, les hulottes semblent avoir déserté notre refuge pour nicher !
Leur fabriquer un nichoir semblait très impératif ! Depuis, trois nichoirs se sont succédé. L’actuel fabriqué dans un vieux volet de châtaignier devrait les protéger longtemps. L’avantage des nichoirs à rapaces c’est qu’il est inutile d’aller les nettoyer. A une telle hauteur heureusement que cette corvée nous est dispensée.
Que d’histoires à vous raconter ? Il y en aurait des pages noircies… deux jeunes tombées dans la cheminée et retirées avec difficultés de la trappe de fermeture. Noires toutes noires… Installées à quelques mètres du sol dans un arbre proche de la maison les parents les nourriront aussitôt. Lors d’une animation LPO dans notre Refuge, on vient m’amener 3 jeunes effraies trouvées dans une cheminée effondrée. Un des participants va chercher des abats chez un boucher voisin et voilà l’animation transformée en réanimation… la cocasse est que le grand-père d’un jeune participant (animation d’enfants que j’aime tant, tellement il y a richesse dans leurs étonnements et questionnements) était journaliste au Courrier de l’Ouest (quotidien local)… ce qui m’a valu d’avoir une pleine page dans ce journal quelques jours plus tard. L’école vétérinaire de Nantes assura la suite du sauvetage.
Un conseil à vous donner si vous trouvez une jeune chouette au sol surtout laissez-la dans son milieu ! Perchez-la si vous pouvez le plus haut possible. Leurs parents feront le nourrissage mieux que vous à moins que vous ne soyez éleveur de taupes, campagnols... Des amis à plusieurs reprise me demandant comment faisaient ces imprudents tombés du nid trop tôt. Il y a trois ans j’ai pu observer un adulte au sommet d’un cèdre plus que centenaire haranguant un jeune au sol qui s’approche du tronc et commence à l’escalader voletant en s’agrippant à l’écorce. De proche en proche il réussira à s’élever à plus de dix mètres de haut et se reposant sur la première branche atteinte !
À propos de taupe, j’étais en consultation. Un appel de la maison ? Je m’éclipse, étonné, demandant aux patients quelques secondes. Une urgence ? Une jeune hulotte n’arrivait pas à déglutir une taupe que ses parents venaient de lui amener. J’arrivais une heure plus tard ayant fini ma journée pour constater qu’après des efforts incessants la taupe était enfin dans son gosier… mais c’est si drôle de les voir avaler en entier leurs bestioles et de voir pendant quelques instants devant leur bec une queue de campagnol aller de droite à gauche leur faisant de jolies moustaches.
Plusieurs années de suite, un couple d’effraies s’était installé dans les combles de l’ancien moulin qui fait face à notre maison de l’autre côté de la rivière, le Couasnon. À la tombée du jour le mâle nous agrémentait de son chuintement de porte qui grince et la hulotte perchée dans un vieil acacia de chez nous lui répondait aussitôt de son hululement si génial.
Les rapaces en général, les nocturnes en particulier étant au sommet de la pyramide de la prédation sont plus qu’indispensables. Ils sont un élément de notre vie. Longue vie à nos rapaces.
Exit les préjugés ancestraux dignes de toutes les superstitions rétrogrades.
Au décès de mon père au fond de l’allée de notre petit bois, je retourne avec maman à l’endroit où il venait de mourir pour ramener le tracteur et la fendeuse qui lui ont valu de nous quitter. Nous sommes enlacés et là à deux mètres de nous passe, quasi au sol en quête d’un mulot imprudent une effraie vient nous saluer ! Quel merveilleux partage d’émotions… ces effraies qui furent longtemps synonymes de mort et clouées aux granges ! Quand on veillait un mourant les lampes de façades restaient allumées et les effraies, chauve-souris venaient y attraper papillons et insectes qui voletaient attirés par la lumière. D’où leur symbolique... effraie “oiseau de mort”.
C’est beau la vie hulottine…
Le REFUGE LPO :
- Nom du Refuge : Le Moulin
- Superficie : 1,5 hectares
- Milieux : arbres pluri centenaires, prairie, parterres fleuris, sous bois longeant le cours d'eau de Couasnon, pelouse à orchidées, vieux murs, grand potager.
- Oiseaux : 38 espèces d'oiseaux nicheurs réguliers ; 29 espèces de nicheurs moins réguliers ou occasionnels ; 20 espèces de visiteurs rares.
- Mammifères : Hérisson d'Europe, Ecureuil roux, Blaireau européen, Renard roux, Chevreuil, Fouine.
- Insectes : Rosalie des Alpes ; nombreux lépidoptères.
Année de réalisation : 2025